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Istòria / Histoire


La Chanson de la Coupe (A.Barthélemy-Vigouroux
10 / 10 / 2017 139 lu(s) 
             LA CHANSON DE LA COUPE  

   En 1867, des militants des libertés catalanes offrent un banquet aux Félibres de Provence qui avaient accueilli le poète Victor Balaguer exilé pour fuir la répression du gouvernement de Madrid. En retour ils leur offrent cette coupe d’argent, œuvre du sculpteur avignonnais Louis-Guillaume Fulconis, dont le pied en forme de palmier est entouré de deux jeunes femmes accolées symbolisant la Catalogne et la Provence. Sur le pied sont gravés deux vers de Balaguer, tirés de son poème « La Dama del Rat Penat », la Dame à la Chauve-souris, allusion au rôle légendaire de ce volatile dans la reprise de Valence sur les Sarrasins : « Morta dihuen qu’es, Mes jo la crech viva », on la dit morte, mais moi je la crois vivante, et deux vers de Mistral : « Ah ! se me sabien entèndre ! Ah ! se me voulien segui », si l’on savait m’entendre, si l’on voulait me suivre.
Ces vers sont tirés du poème « La Coumtesso », dédicacé précisément à Balaguer, qui porte justement en exergue les deux vers gravés sur la Coupo, et qui dénonce le sort d’une jeune femme que sa sœur malveillante fait enfermer dans un couvent : allusion à peine voilée à l’oppression que le centralisme national fait subir au Pays d’Oc depuis la mainmise royale sur ses différentes composantes. Le poète appelle à se mobiliser pour délivrer la Comtesse. L’audace de cette protestation effraye ses prudents disciples, d’où le constat désabusé du refrain. Maintes fois agressé sur l’accusation de menacer l’unité nationale - Zola lui même ne s’en est pas privé -, Mistral croira devoir s’en défendre dans une édition suivante : « Cette composition, dans laquelle on a cru voir des intentions séparatistes, n’est qu’une allégorie contre la centralisation ».

   C’est à l’occasion de ce banquet et de cette offrande que Frédéric Mistral compose la « Cansoun de la Coupo » en 1867. Le texte, avec celui de la Coumtesso, sera publié dans le recueil intitulé « Lis Isclo d’Or », dénomination poétique des îles d’Hyères, qui paraît en 1875. Les poèmes sont répartis en treize groupes. La Cansoun de la Coupo, comme la Coumtesso, sont rangés dans le groupe intitulé « Li Sirventés », littéralement chansons de sergents, qui désignent dans la tradition des Troubadours la poésie satirique et vengeresse, porteuse de récriminations comparables à celles que ses compagnons d’armes pouvaient exprimer à l’égard d’un seigneur aux exigences abusives. La Cansoun de la Coupo est donc caractérisée par Mistral comme un chant de protestation, et la fraternité de la Provence et de la Catalogne réside dans la commune injustice qui leur dénie leur personnalité.

   Qui sont précisément cette « Prouvènço » allégorisée sur la Coupo et ces « Prouvençau » auxquels s’adresse la Cansoun ? Le vocabulaire de Mistral oscille entre une Provence réduite au territoire qui s’étend de la basse vallée du Rhône aux Alpes, et un espace provençal qui inclurait celui de toute la langue d’oc « usitée depuis Nice jusqu’à Bordeaux », comme il l’écrit dans son monumental dictionnaire « Lou Tresor  dóu Frelibrige», en s’appuyant sur l’usage que le terme a pu avoir au Moyen Age. C’est ce que nous démontre sans ambiguïté la Préface des Isclo d’Or : « coussegui que mai pèr l’idèio de remetre en lumiero e counsciènci de sa glòri aquelo noblo raço qu’en plen 89 Mirabèu noumo encaro la Nacioun Prouvençalo, e coumprenènt souto aquéu noum touto la gènt de lengo d’O, coume i tèms ancian… »

   Quoi qu’il en soit de son champ d’extension, la tentation est grande de faire de la Coupo Santo une sorte d’hymne national de la « petite patrie », comme la Marseillaise serait celui de la grande. Cette tentation ne nous paraît pas légitime, car elle rabaisse la Cansoun de la Coupo, d’abord en la subordonnant à un espace qui l’englobe, ensuite en la limitant à l’expression d’une naïve exaltation de soi, alors qu’elle s’élève à un niveau qui dépasse largement ces contingences.
   Mistral a bien écrit un hymne, l’Inne Gregau, en l’honneur des Grecs révoltés contre la domination turque, aussitôt traduit par Kostis Palamas, que chantaient encore, dit-on, les militants chypriotes pendus par les Anglais lors de la révolte de 1956. Il n’a jamais donné ce titre à la Cansoun de la Coupo. Sa destination est de souder les participants d’un banquet fraternel où s’exalte l’amour de la liberté et la solidarité envers les victimes d’une injustice. Il s’agit certes de susciter l’enavans et l’estrambord, l’énergie et l’enthousiasme, mais rien de guerrier dans la Cansoun, aucun triomphe ne s’y profile, et même elle commence modestement par mettre en doute l’avenir de la cause qu’elle s’est choisie. Si la « glòri dóu terraire » y est évoquée, c’est après que le texte a exalté la connaissance du Vrai et du Beau ainsi que la Poésie divinisée qui divinise ceux qui l’approchent, et cette gloire est celle de la pensée et de la création.

   L’emploi des mots « peuple » et « race » dans le texte heurte les humanistes sourcilleux. Il ne faut pas y voir le sens auquel ils se sont restreints de nos jours. La race, c’est la succession des générations qui aboutit au peuple d’aujourd’hui, avec les apports allogènes qui les ont graduellement rejointes. Le peuple, c’est la population du « terraire », du territoire, définie ici par sa fidélité à son héritage historique.
Le symbole évangélique n’est jamais explicite, mais il est difficile de ne pas en ressentir la présence dans la coupe, le vin, la sainteté de l’acte, le banquet aux allures de Cène. Comme dans de nombreux courants de la pensée sociale du XIX° siècle, cette référence sert à magnifier la fraternité sans l’amalgamer le moins du monde avec les aspects de conformisme et de répression portés par les dogmatismes ecclésiaux.

   Des rituels se sont créés pour l’exécution de la Cansoun de la Coupo. Ainsi l’usage s’est établi d’en chanter une sélection réduite à son premier, son second, parfois son quatrième, et son dernier couplet. On proscrit d’applaudir à la fin de son exécution. Tout au long du dernier siècle s’est maintenue la pratique de demeurer assis lorsqu’on les chante, excepté le dernier où on se lève, et qui s’adresse aux « fraire Catalan ».
    Il est naturel que les participants à un banquet soient assis, comme dans les Cènes de mació l’iconographie classique, à défaut d’être couchés à l’antique. Mais le rituel ordinaire de ceux qui chantent ou écoutent un hymne est de se mettre debout dès ses premières notes, par respect pour ce que représente la nation qu’ils glorifient, c’est à dire qu’ils expriment ainsi leur fierté et leur vénération pour leur propre groupe. En revanche, dans le rituel de la Coupo Santo, si l’on se lève au dernier couplet, c’est qu’on s’adresse à d’autres qu’à soi, les Catalans persécutés qu’on invoque et qu’on accueille dans une communauté fraternelle par-delà la distance. Si la Coupo est Santo, ce n’est pas parce que ceux qui la célèbrent se regardent comme saints eux-mêmes, ou leur peuple, ou leur histoire, mais parce qu’elle est porteuse de la fraternité à l’égard des victimes de l’injustice. Nous voilà bien au-dessus des exaltations nationales. »
                                                                             Alain BARTHÉLEMY-VIGOUROUX

Résumé d’un texte d’Alain Barthélemy-Vigouroux (voir version intégrale sur le site de Région-Provence)

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