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M. Onfray et le centralisme français. Vincent Tancarel
08 / 07 / 2017 28 lu(s) 
Michel ONFRAY et le CENTRALISME FRANÇAIS

A propos de son livre « Décoloniser les provinces. Contribution aux présidentielles»
Les éditions de l’Observatoire. Fév. 2017. 15€

   La réflexion de Michel Onfray semble ouvrir un nouveau chapitre socio-politique. Si le titre est involontairement provocateur –à moins que les « provinces » ne soient un nouvel euphémisme pour « régions »?-, il reprend le titre d’un texte de Michel Rocard écrit en 1966. Mais pourquoi ne pas analyser directement l’axe régional d’une pensée critique contemporaine, aujourd’hui banalisée par les gouvernements successifs, socialistes en tête ? M. Rocard, lui, connaissait bien les écrits dont il s’est inspiré - « La révolution régionaliste » et « Autonomie, de la région à l’autogestion » de Robert Lafont-. M. Onfray ne les a sans doute pas lus, ainsi que les nombreux essais qui ont suivi. Aussi, sa référence aux Lip dès le 1er chapitre (« Créer mille Lip ») des années soixante-dix, (si elle fait peut-être allusion aux marches sur le Larzac qu’il n’a sans doute pas connues), est mise en opposition à un Marx centralisateur dont il a sans doute oublié les Manuscrits de 1844 qui abordent aussi l’autonomie (ouvrière). Mais il n’est pas le seul, la vulgate marxiste ayant vite fait de passer à ses écrits économiques, laissant de côté ses écrits idéologiques de jeunesse. Ses polémiques avec plus d’un socialiste d’alors sont pourtant révélatrices d’une pensée anti-centraliste, à mille lieux de ce que M. Onfray considère comme étant « le penseur de l’Etat centralisateur jacobin ».  Soit dit en passant, pour dépasser les oppositions faciles que les commentateurs du « socialisme d’Etat », Staline et les post-staliniens européens, n’ont fait que renforcer. Dont acte.

   En contrepoint, celles-ci prospèrent, notamment dans cette opposition Proudhon-Marx mises en avant. P-J Proudhon est le premier théoricien socialiste français à employer le terme d’anarchie comme doctrine politique. Sans entrer dans l’analyse des principales contradictions qui traversent le mouvement ouvrier, la fracture tient surtout à la question de l’Etat (fin ou dépérissement?), à l’usage de la violence révolutionnaire (Proudhon est contre), à l’actionnariat ouvrier (Marx dénonce des rapports économiques « éternels »). C’est tout cela qui n’est pas dit dans cette introduction de M. Onfray qui préfère ne retenir qu’une partie des contradictions et surtout l’échec d’une pensée utopique se réclamant du communisme, dévoyée dans le cours de ses manifestations historiques. M. Onfray insiste surtout sur la non gouvernance d’un pouvoir « tombé du ciel » opposé à « un gouvernement qui monte de la terre ». En ce sens, l’expérience des Lip est une réussite contre les constructions intellectualistes, bref, le bon sens en acte et le mieux partagé. Mais laissons de côté la critique faite aux versions du socialisme contemporain et ses reniements. On doit les apprécier face à la version d’un socialisme libertaire dont l’auteur se réclame, après avoir pourfendu les Jacobins contre les Girondins. Le problème est que cette opposition, historiquement datée, ne répond que partiellement aujourd’hui aux enjeux imposés par la mondialisation et par la recomposition des blocs gauche-droite tels qu’ils ont été vécus et subis par le citoyen. Et si l’idée fédérale n’a été pour les Girondins qu’un moyen de repenser l’organisation de l’Etat (des départements égaux face à Paris), elle porte encore une vertu transformatrice qu’il faut repenser dans la période que nous vivons, malgré les effets toujours dévastateurs de la constitution bonaparto-gaulliste.

   Pourtant cette idéologie centralisatrice continue de coller à la peau de toutes les équipes en place à Paris. M. Onfray rappelle avec raison que cette « vision totalitariste du réel » est toujours en action, que ses racines conventionnelles ont porté le culte de l’Un dans tous les domaines,  idéologiques, culturels et linguistiques. L’abbé Grégoire, cité, témoigne de cette longue maladie qui constitue «  le bréviaire des ethnocides linguistiques ». Heureux le lecteur qui a lu les positions antérieures de M.Onfray qui faisaient dans l’œcuménisme linguistique avec l’esperanto rassembleur et la mise à mort de Babel (la diversité) contre Yavé (l’universalité), une autre version réactionnaire de l’universalisme revendiqué contre les langues de pays, potentiel de division et de racisme. Tant Mieux, on peut changer et dans le bon sens.
   Pourtant sa critique du jacobinisme mérite qu’on s’y arrête, ne serait-ce que parce que le « communalisme » : « devrait permettre que les lois qui régissent un marché de village ou de ville moyenne ne relèvent plus des bureaux de Bruxelles mais de décisions locales ou départementales. » (p113) Pire, il « a exporté son schéma centralisateur et étatique partout sur la planète(…) Les Etats africains conçus par des politiques formatés à l’idéologie parisienne coupent des ethnies en morceaux. » Outre le fait que M. Onfray ne remet pas en question le mille-feuille juridico-politique (les départements relais du pouvoir central) on voit mal comment les communes peuvent jouer un rôle d’initiatives citoyennes dans le contexte de la métropolisation hyper-centralisatrice qui devient le b-a-ba du système. Quant au fait colonial qu’il dénonce justement, il reprend à son compte la réponse humaniste de Albert Camus qui militait alors « pour une Algérie constituée par des peuplements fédérés, et reliés à la France. » Diable, le système colonial amendé en fédéralisme à la française, il fallait y penser, surtout cinquante-cinq ans après la fin de ce conflit colonial ! Là, M. Onfray dépasse toute réflexion politique critique acceptable pour ceux qui ont connu les exactions et les génocides colonialistes de l’Etat français. Et la « petite république fédérative » de Kabylie  rêvée par A. Camus n’a rien à voir avec le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, surtout en plein conflit colonial. Ne rêvons pas, passons.

   Si M. Onfray critique le centralisme français confronté au système fédéral suisse, il y en a pourtant d’autres en Europe qu’il ne cite pas. Son retour au communalisme proudhonien semble anachronique quand il en fait la base d’un fédéralisme, voire d’un confédéralisme actuels. Pourtant l’autonomisme qu’il revendique à ce niveau pourrait être appliqué à l’ensemble des niveaux de gestion régionaux. Ils n’ont pas place dans sa réflexion.
   L’ambition avouée de M. Onfray est de transformer son université populaire de Caen en   « Parlement des idées (…) afin d’en finir avec l’oligarchie jacobine centralisée à Paris.» (p127) Si l’idée est porteuse, disons que le centralisme français ne pourra être ravaudé par un schéma communaliste proudhonien même actualisé ; il n’est que la partie d’une construction globale dont ont besoin les peuples de France. Sortons d’un nouveau régionalisme à la française et réfléchissons dans la dimension « monde ». Et si l’on veut parler d’Europe autrement, c’est un fédéralisme global qui posera les conditions d’une supranationalité dont les Etats-nations d’Europe ne sont pas prêts de sortir. Le fédéralisme moderne est cette utopie réalisante qu’il faut inventer et construire.
                       Vincent TANCAREL
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